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La liberté de la presse, un enjeu pour l’Afrique

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La liberté de la presse, un enjeu pour l’Afrique

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12480

Les gouvernements du monde entier disposent d’un arsenal de lois pernicieuses pour imposer le silence aux médias indépendants, mais c’est sur le continent africain que ces dispositifs sont les plus complets et les plus promptement déployés.

Publiées avec la permission de l’Agence France-Presse (AFP)

Lors du Congrès mondial des journaux en 2007 au Cap en Afrique du Sud, la WAN-IFRA a reconnu les lois sur la diffamation et l’injure comme étant les plus gros obstacles pour l’avenir d’une presse indépendante en Afrique. En adoptant la Déclaration de Table Mountain (la Montagne de la Table, en référence au massif de la province du Cap-Occidental en Afrique du Sud, qui surplombe la ville du Cap), la WAN-IFRA a marqué le lancement d’une campagne stratégique à long terme qui vise à l’abolition de lois exagérées sur le continent. Une étape décisive vers la démocratisation qui, par le biais d’une presse libre et indépendante, imposerait aux gouvernements africains une plus grande transparence et les exposerait à un plus grand contrôle du public.


Le recours à de telles lois pour criminaliser les journalistes, supprimer des publications et étouffer les informations alors qu’il s’agit d’éléments d’intérêt public est généralisé sur tout le continent. Une recherche sur le nombre de cas liés à la diffamation criminelle avant la Déclaration de 2007, menée pour le compte du comité mondial pour la liberté de la presse (World Press Freedom Committee) – une coalition internationale d’organisations luttant pour la liberté de la presse dont la WAN-IFRA est un membre actif – a révélé une fréquence alarmante qui handicape sérieusement la presse dans son rôle consistant à couvrir les événements d’intérêt public.


Les reporters écrivant sur des affaires de corruption impliquant des fonctionnaires, les forces de police ou le personnel de l’armée, sur la politique gouvernementale, les dépenses publiques et même sur la santé des rois et présidents, continuent d’être systématiquement traînés devant les tribunaux et accusés de diffamation. Les journalistes, rédacteurs et éditeurs du continent africain qui résistent à l’énorme pression de l’autocensure et choisissent de parler directement de ce genre de choses dans leurs journaux, c’est-à-dire de passer outre ces limites qu’il est interdit de franchir, risquent d’être accusés de constituer un danger pour la sécurité nationale, la stabilité du pays et – dans des cas extrêmes – sont même accusés de trahison. Ils sont donc fréquemment incarcérés pour avoir dit la vérité et dans les cas où une compensation financière pourrait être appropriée pour le plaignant, des amendes exorbitantes, qui dépassent largement les éventuels dommages causés, sont souvent exigées.


Les biens des personnes en question sont saisis, les entreprises de presse forcées de fermer leurs portes et dans de nombreux cas ces personnes risquent la prison si elles sont dans l’incapacité de payer. La diffamation criminelle est un élément dissuasif pour le journalisme d’investigation qui entrave largement le rôle de « chien de garde » détenue par la presse. En conséquence les leaders africains jouissent d’une impunité quasi-totale.


Un cas récent au Zimbabwe nous permet de constater l’impact d’un tel système. Dans un pays où le manque de transparence fait partie du lot quotidien, il n’est pas surprenant d’entendre que certains éléments de la justice zimbabwéenne sont prompts à harceler la presse critique. Un récent article publié dans l’hebdomadaire The Standard appartenant au groupe indépendant Alpha Media Group, souligne jusqu’où les autorités peuvent aller pour punir le journalisme d’investigation. Un papier qui affirmait que les forces de police recrutaient de préférence dans les rangs des vétérans de la guerre de libération du parti ZANU-PF du président Robert Mugabe en vue des élections que le président souhaite à la mi-2011 a abouti à l’arrestation du reporter Nqobani Ndlovu le 17 novembre 2010. Le reporter a été accusé de diffamation, puis relâché après avoir passé neuf jours dans une prison de Bulawayo.


Qu’un journaliste puisse être incarcéré sans procès est déjà assez inquiétant, mais l’évolution de cette affaire montre précisément que la diffamation criminelle est une des formes auxquelles les autorités ont le plus souvent recours lorsqu’elles ont quelque chose à cacher. Initialement, Nqobani Ndlovu avait été accusé de diffamation selon les articles 96 du droit pénal zimbabwéen [Zimbabwean Criminal Law (Codification and Reform) Act], risquant une peine de deux ans de prison, une amende ou les deux si sa culpabilité est prouvée.


Cependant il est maintenant aussi accusé en vertu de l’article 31 de ce même code pénal qui a trait à la publication de fausses informations portant préjudice à l’État. S’il est reconnu coupable, il est alors passible de 20 ans de prison. Le 30 novembre, le rédacteur en chef du Standard, Nevanji Madanhire, a également été arrêté et accusé des mêmes charges en vertu du même article de loi.
« L’arrestation de Nqobani Ndlovu est un coup terrible porté à la confiance retrouvée au Zimbabwe en ce qui concerne la liberté de la presse et d’expression », commente Trevor Ncube, directeur du groupe Alpha Media Holdings dans une déclaration à la WAN-IFRA. « Nous ne nous laissons pas intimider et nous sommes d’autant plus encouragés à informer le public sur la base de nos critères professionnels et déontologiques », a-t-il affirmé.


La campagne qui accompagne la Déclaration de Table Mountain vise à replacer la liberté de la presse au cœur des discussions avec les gouvernements africains. Une presse indépendante, active, libérée de toute interférence et de toute intimidation gouvernementale est essentielle au développement économique, politique et social et une condition sine qua non sur la voie qu’emprunte tout État.
Les étapes sont nombreuses sur cette voie et elles englobent aussi le soutien d’organisations locales, régionales et internationales travaillant sur le terrain et dans les couloirs du pouvoir. Par exemple, l’adoption d’une résolution appelant à « abolir les lois sur la diffamation criminelle en Afrique » lors de la réunion de la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples en novembre dernier à Banjul en Gambie est un résultat direct des efforts entrepris par la WAN-IFRA avec le soutien des organisations africaines partenaires. La résolution sera un véritable outil lorsqu’il s’agira de confronter les chefs d’État à leur engagement envers une presse libre et indépendante et les initiatives comme la Déclaration de Table Mountain rendent possible un vrai changement car il s’agit d’engager les médias, la société civile et les voix politiques démocratiques dans un même combat.


Un autre objectif clé de cette Déclaration est l’amendement du Mécanisme Africain d’Évaluation par les Pairs (MAEP), instrument auquel adhérent volontairement les États membres de l’Union Africaine dans le cadre d’une initiative d’auto-évaluation de leur bonne gouvernance, afin qu’il y soit inclus la liberté de la presse comme critère-clé d’évaluation de la bonne gouvernance. Cette campagne de la WAN-IFRA, avec le soutien de l’agence de coopération et de développement international suédoise (Swedish International Development Cooperation Agency – Sida) gagne constamment en ampleur grâce à une participation systématique à tous les événements clés et une stratégie ciblée qui repose sur un réseau de partenaires et d’experts.
Avec un nombre croissant de voix sur tout le continent africain, la WAN-IFRA s’est embarquée dans un grand projet qui, à première vue, pourrait encore sembler très loin d’aboutir. Mais la distance qui nous reste à parcourir ne devrait pas décourager ceux qui croient en l’importance d’une presse indépendante. Elle devrait au contraire les encourager dans leurs efforts qui profiteront non seulement à l’essor de la liberté d’expression en Afrique mais aussi sur toute la terre.

Andrew Heslop

Auteur

Alison Meston's picture

Alison Meston

Date

2011-02-16 20:01

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La Déclaration de la Montagne de la Table de WAN-IFRA est un appel solennel à tous les Africains, et particulièrement ceux au pouvoir, à reconnaître que le progrès politique et économique qu'ils appellent de leurs voeux ne peut aboutir que dans un environnement où la presse est libre et indépendante de tout contrôle gouvernemental, politique ou économique. En savoir plus ...

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